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Sous les yourtes de Mongolie

L'auteur

Marc Alaux

Marc Alaux a été archéologue avant d'emprunter les voies de l'édition. Il a accompli quatre voyages à pied en Mongolie, où il a passé un an et demi et parcouru 6000 kilomètres...

Un fils de la steppe

Il a traversé les prairies centrales et orientales du pays, mais aussi ses déserts méridionaux et ses confins montagneux et boisés. Désireux de partager le mode de vie des Fils de la steppe, il s'est initié à la langue mongole, a lié des amitiés, vécu sous la yourtes des éleveurs nomades, pris part aux tâches pastorales, aux fêtes et aux migrations saisonnières. Il a séjourné à Oulan Bator, la capitale et dans les villages isolés afin de saisir toutes les nuances d'une société au riche patrimoine spirituel. Marcheur intrépide, il nous livre un récit d'aventure dans les grandes étendues mongoles.

Ses voyages

- Avril - octobre 2001 : en compagnie de Laurent Barroo, son ami d'enfance, il parcourt à pied les principaux écosystèmes du plateau mongol : steppes, Gobi, khangai. Une traversée d'est en ouest qui lui fait découvrir sur 2300 kilomètres la langue et les moeurs de l'ethnie majoritaire khalkha.

- Février - avril 2003 : il chemine seul sur le versant occidental du massif Khentii, de la frontière bouriate à Oulan-Bator.

- Avril - octobre 2004 : à nouveau en compagnie de Laurent Barroo, il arpente sur 2300 kilomètres les confins montagneux du nord et de l'ouest de l'Altaï, le Khan-Khöökhi et les Sayan. Cette nouvelle marche de six mois les instruit sur la mosaïque ethnique complexe de la frontière sino-russe.

- 2006 : avec son amie Stéphanie Neu, Marc s'accorde trois mois pour marcher depuis Oulan-Bator jusqu'au lieu de naissance de Ghengis Khan.

Journal de bord

Il commence ses voyages en Mongolie en 2001. Le pays de Ghengis Khan n'a plus de secret pour lui. Marcheur intrépide, il nous livre un récit d'aventure dans les grandes étendues mongoles...

Sur les routes de Mongolie

Retour à Oulan-Bator

M’interdisant la paresse, je suis debout avant le soleil. Je porte un œil à ma montre : cinq heures sonnent à peine. L’aube ne me surprend jamais. Je la précède pour savourer un thé aux notes épicées puis assister à l’éveil du « Héros rouge » – la traduction mongole d’«Oulan-Bator», la capitale de la Mongolie et la porte d’entrée du pays.

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Mongolie

Face à la steppe du Dornod

Face à la Terre des herbes, je me sens petit. Les horizons mongols renvoient ce que la peur donne à croire du désert. La nudité faite immensité, le vide concrétisé...Je vois une souple ondulation de collines s'épanouir alentour en une vaste plaine...

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La première rencontre

La première rencontre

Je franchis le seuil et l'univers convivial de la yourte se dévoile. Lorsque tous s'assoient autour du fourneau central, le père tire d'un étui de soie une fiole plate et grande comme la paume d'une main...

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La cantine villageoise

La cantine villageoise

Midi sonne quand nous atteignons Tuvshinshiree – « plateau silencieux » –, village isolé, décrépi et peu étendu, dans la province désertique de Soukhe-Bator...

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Au coeur du désert de Gobi

Au coeur du désert de Gobi

Le désert n’a rien de fou et de malfaisant. Son silence impartial favorise le calme et la méditation. Aucun détail n’y entrave la course du regard, aucun obstacle n’arrête l’homme...

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Les torrents de l'Altaï

La vie, colorée de joies sauvages, tambourine dans mes veines. Laurent Barroo et moi-même ne parcourons certains jours que cinq kilomètres en franchissant jusqu’à onze fois le torrent.

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L'intimité du campement nomade

L’univers nomade est binaire. Ses révolutions ont deux pivots, la steppe immense et la yourte minuscule. C’est un havre sûr qu’une atmosphère feutrée et une douce pénombre rendent reposant.

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Premiers gestes du matin

Des frôlements et tintements discrets proviennent de la yourte. La mère de famille se lève. Sa prime attention va au poêle. Avec de l’ argal et du bois, elle y démarre le feu pour chasser l’humidité de la tente, y dépose le wok en fer-blanc...

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Retour à Oulan-Bator

M’interdisant la paresse, je suis debout avant le soleil. Je porte un œil à ma montre : cinq heures sonnent à peine. L’aube ne me surprend jamais. Je la précède pour savourer un thé aux notes épicées puis assister à l’éveil du « Héros rouge » – la traduction mongole d’« Oulan-Bator », la capitale de la Mongolie et la porte d’entrée du pays.

La sérénité d'un hameau

Le quartier d’Oulan-Bator où je réside à chacun de mes séjours en Mongolie conserve ceci de particulier qu’il a au jour naissant la sérénité d’un hameau. La pollution y est faible. Et au sortir de la nuit qui le pare d’atours de lumières et de cris, avec une exaltation réelle autour des débits de boissons, l’aurore surprend les habitants assoupis. Les rares bruits, qui se détachent du silence aussi clairement que dans la steppe, sont justement ceux de la nature proche. Il y a si peu de lumière par l’azur et les rues, si peu d’agitation que je peine à me croire voisin de milliers d’habitants.

La ville s'éveille

La silhouette sombre des montagnes, l’herbe entre les baraques, la terre des friches, les grappes de corbeaux et l’emprise du froid renforcent l’impression d’habiter ailleurs. Les lieux se rappellent leur fierté citadine avant que le soleil coule sur les fenêtres colmatées avec scotch et coton. Le gravier crisse sous les pneus du premier taxi, une porte claque, le plafond résonne sous des chocs répétés, les façades se percent de puits de lumière. Des enseignes illuminent de leur clignotement pâle la vacuité de placettes venteuses. Des employés municipaux, reconnaissables à leur veston jaune, cassent la glace des trottoirs à la barre à mine ou ramassent au pied des immeubles ce que leurs habitants y jettent. Un écolier sort, cartable sur le dos, tandis qu’un train en partance pour le Sud traîne son corps d’insecte entre deux bâtiments. Les chantiers, qui se comptent par dizaines dans la capitale, accueillent leurs ouvriers. Le soleil couvre enfin la mosaïque des toits que les chiens, suzerains nocturnes des rues, maraudent encore.

Face à la steppe du Dornod

Face à la Terre des herbes, je me sens petit. Les horizons mongols renvoient ce que la peur donne à croire du désert. La nudité faite immensité, le vide concrétisé…

La steppe est un océan...

Je vois une souple ondulation de collines s’épanouir alentour en une vaste plaine. Une lumière timide y touche des mêmes doigts tièdes les rocs, le sable et les herbes. Le sol ne montre ni balafre, ni ravin, ni fleur, ni forêt.

C’est à se demander si l’alliance d’un socle nu et d’une voûte céleste vierge doit s’appeler « paysage ». L’homme y a-t-il une place ? Où trouver le chemin vers les habitants si ceux-ci vont d’un lieu à un autre, emportant leurs pénates avec eux ? Du moins l’œil identifie-t-il la plus mince anomalie. À peine quelques reliefs sans ombre boursouflent-ils la peau de la steppe mais toujours ils plient sous le ciel jusqu’à lui ressembler. Aucune trace de la houe du cultivateur sur ce sol qui n’abrite que des nomades !

Si cette terre de parcours paraît oubliée des hommes et du temps, c’est grâce au vertige né de sa profondeur, qui en fait un reflet de l’éther. Scruter le lointain équivaut à regarder vers le haut, mais sonder l’horizon est aussi vain que de chercher un pôle à l’univers. On sait au premier regard qu’il n’y a ni refuge ni fin véritable. Chaque endroit gît comme au milieu des flots. Il n’existe ni lisière ni rivage. On dit que la steppe est un océan. Voilà pourquoi les frontières de la vie et de la mort n’y sont pas clairement tracées.

...où nous sommes poncés par le vent

Mon ami Laurent Barroo et moi-même allons nous apparenter à la steppe, dépouillés d’aspérité, poncés par le vent. Nous apprendrons de ce milieu ingrat que venir à lui, c’est devenir comme lui, regagner un état de bête farouche.

L’herbe ne connaît aucun maître. À la prochaine pluie, elle fera peau neuve et poussera, à moins qu’une sécheresse ne réduise comme l’année passée les précipitations en dessous de 250 millimètres. Pour l’instant, jaunie, racornie par l’hiver, l’herbe n’a pas encore récupéré de la brûlure du gel. Or sans herbe verte, la steppe est une nuit sans étoiles. Comment donc s’extasier devant ce paysage dont aucune fleur n’égaye la pâleur ?

Ni homme ni dieu dans cette nature inhospitalière. Au printemps, les steppes infécondes du Dornod s’apparentent au royaume des morts. Sur un substrat végétal misérable s’aperçoivent des plants épais et gras mais il s’agit d’espèces mauvaises pour les troupeaux. Sur des centaines de kilomètres, la bonne herbe est rase, frêle, dispersée. Avec ses courbes libres, la steppe a les nuances en horreur.

L'étonnement de la première rencontre

Je franchis le seuil et l'univers convivial de la yourte se dévoile. Lorsque tous s'assoient autour du fourneau central, le père tire d'un étui de soie une fiole plate et grande comme la paume d'une main...

La tabatière mongole

C’est la tabatière mongole, dont la valeur peut être celle de trois ou quatre chevaux. Je m’en saisis et copie les mimes de mon hôte, déposant sur le pouce ce qui se révèle être de l’encens puis le prisant d’un coup. À peine ai-je rendu la blague à tabac que m’est servie une sébile remplie d’un liquide opalin. Sans doute s’agit-il du thé au lait. Süütei tsai, dit effectivement mon hôte en levant le bol.

En l’acceptant et en lampant le riche breuvage, je suis moins attentif au goût qu’au plaisir de savourer enfin la boisson favorite des nomades. Ajoutée au parfum ambré de la poudre safranée qui chatouille mes narines, l’onde moelleuse et chaude du thé, dont sel et beurre diminuent l’amertume, fait refluer la fatigue.

Du thé et de la soupe

L’univers qui n’a eu d’existence à mes yeux que sous forme d’images ou de mots se matérialise enfin. Pourtant, quoique je puisse nommer chaque élément de la yourte, le pays entier, ses odeurs, ses gens, leurs regards et leurs gestes me sont inconnus. Ainsi j’ai l’impression de guérir d’une ophtalmie et de voir pour la première fois des objets manipulés aveuglément.

Je découvre d’insignifiants fragments de la culture mongole : le thé salé mêlé de lait, la soupe à la viande de mouton dont l’onctueux fumet alourdit l’air surchauffé de la tente, les cigarettes âcres roulées dans du papier journal, l’usage du tabac à priser…

L'avantage de la yourte

Je découvre surtout le microcosme de la yourte, tente circulaire dont le toit conique fait de feutre et de perches en bois repose sur deux poteaux et des parois en treillage. L’ossature de celle qui m’abrite est peinte de couleurs vives qui reflètent l’éclat des chandelles. C’est un bonheur d’en franchir le seuil.

En hiver comme en été, l’avantage de la yourte se dévoile à l’instant où on y entre. La température y est opposée à celle du dehors, grâce au poêle central, aux épaisseurs de feutre ainsi qu’à la porte doublée d’un épais centon pour limiter les échanges thermiques. Je découvre aussi que les Mongols sont bavards et curieux : avec un simple dictionnaire, le dialogue dure cinq heures d’affilée. La voix est pour eux un don de la nature, et savoir s’en servir, par le chant ou le discours, est une qualité appréciée.

La cantine villageoise

Midi sonne quand nous atteignons Tuvshinshiree – « plateau silencieux » –, village isolé, décrépi et peu étendu, dans la province désertique de Soukhe-Bator...

En route vers le guanz, symbole de la gastronomie tartare

La première personne rencontrée manque de charme. C’est un capitaine de police, qui nous enjoint de présenter nos passeports. Heureusement, il garde comme tous les policiers et militaires mongols une vraie sensibilité. Ainsi, lorsque le soleil brûle jusqu’aux os et qu’il devient pénible de porter 30 kilos sur le dos, il prolonge le contrôle dans le jardin d’Éden des villages mongols, l’endroit magique qui incarnera bientôt à mes yeux la gastronomie tartare, la guanz.

Le gîte et le couvert

Le fonctionnement de cet établissement à mi-chemin entre le restaurant populaire et la cantine de garnison n’obéit à aucune règle. Ouvert à tous, parfois jour et nuit mais en vérité sans autres horaires que ceux de la patronne, la guanz propose souvent gîte et couvert.

En rase campagne ou en ville, une yourte, un wagon, une guérite ou la pièce inusitée d’un commissariat ou d’une banque lui suffit pour fonctionner à plein régime. Parfois c’est un antre sordide, étouffant, qui empeste les entrailles et où le client engloutit sans parler une soupe ou quinze khuushuur et sort en rotant.

De bric et de broc

Parfois, c’est une pièce lumineuse et aérée où une volée de femmes souriantes comble les clients de plats exquis. Parmi les milliers de guanz faites de bric et de broc, de lino et de meubles en contreplaqué, le cadre d’aucune ne se ressemble vraiment.

Pourtant toutes ont en commun, en sus de la décontraction et de la diligence des clients, la nourriture servie et les tarifs pratiqués. Soupes et ravioles de viande de mouton, voilà ce que proposent à bon prix les guanz en plus du thé lacté.

Au coeur du désert de Gobi

Le désert n’a rien de fou et de malfaisant. Son silence impartial favorise le calme et la méditation. Aucun détail n’y entrave la course du regard, aucun obstacle n’arrête l’homme...

Suivre l'azimut

J’apprécie de me noyer dans l’existence fluide qu’il impose, où le temps se confond avec l’horizon. L’errance devient libératrice. Le parfum du sable chaud après la pluie me ravit. La conscience de mon caractère chétif dans la steppe ne m’alarme pas. Elle est la vérité que je poursuis.

Dans le Gobi, s’égarer, mourir est facile mais cheminer à la boussole l’est encore plus. L’ azimut pris un matin est gardé durant des jours. On y divague même sans trébucher malgré le regard suspendu à la beauté du ciel. Ni tertre ni ravin à l’horizon.

Pour se figurer le Gobi, il faut jeter une pelletée de sable et une pelletée de cailloux sur un vieux paillasson… Rien d’extraordinaire, mais quelle sauvage splendeur quand ce paysage s’étire sur des centaines de kilomètres ! Il n’y a du reste pas à lever les yeux pour rencontrer le gouffre infini du ciel bleu que nul pic ne repousse, cet exact reflet de la Terre qui s’ouvre si bas qu’on s’en croit plus proche qu’ailleurs, et que de jour comme de nuit je me surprends à froisser du regard.

La steppe crépite

Le soleil calcine ce que les cailloux n’étouffent pas. La végétation rare et minérale d’aspect n’intéresse guère. Il s’agit d’herbe sèche rassemblée en touffes rases et qu’un vent torride couvre de sable. Mais pour démesurés et stériles que soient les glacis, ils offrent des refuges. Combes, dunes et affleurements de schiste ou de basalte abritent du vent. Les environs cachent toujours un creux de terrain où nous nous lovons pour la nuit comme des loups traqués. Ces abris de fortune ne valent pas une tente, surtout sous la pluie, mais à la nuit tombée, la matière dense et pure de l’espace émaillé de pépites et le ballet des flammes contre la gamelle taisent l’absence de confort.

Le soleil de midi vampirise les formes autant que les couleurs des paysages, muant le roc, les végétaux et le sable en une chaux éclatante de blancheur. Les collines fondent, les glacis de boue séchée brillent comme une laque. C’est à se demander si la lumière vient du sol tant sa réfraction amplifie son intensité. Étourdi, je ferme parfois les yeux afin de recouvrer mes esprits. L’air vibre dans mes tympans à la façon d’une aile d’insecte, ajoutant à l’impression d’illusion du paysage. Hallucination ou réalité ? Il manque peu de chose pour que la steppe crépite et s’enflamme comme une allumette.

Au piège des torrents de l'Altaï

La vie, colorée de joies sauvages, tambourine dans mes veines. Laurent Barroo et moi-même ne parcourons certains jours que cinq kilomètres en franchissant jusqu’à onze fois le torrent.

Mon frère de route

L’eau, qui coule avec fracas, réduit notre présence à néant. Je ne m’entends plus marcher ni respirer. Je crie pour que Laurent me comprenne et pour chasser la peur pendant les traversées. Je ne me sens vivre qu’auprès de mon ami. Qu’il s’éloigne et j’ai peur, pour lui et pour moi.

Quand l’eau est profonde ou le courant trop puissant pour être affronté seul, l’un de nous, dépourvu de chargement et immergé, sert d’appui à son frère de route. Ce geste rend la manœuvre moins dangereuse en même temps qu’il réconforte. Isolé au milieu des flots, je deviens une jeune pousse vulnérable. Avec Laurent, je forme un tronc unique et coriace.

De l'eau jusqu'au nombril

Les méandres périlleux sont profonds de plus d’un mètre. Notre habitude de les franchir une fois en portant vêtements et matériel photographique, et une autre avec le sac à dos, est coûteuse en forces mais paye dans les pires rapides. Au quatrième jour dans le défilé, la Buyant livre sa plus rude bataille. Elle cisaille la montagne, qui répercute l’écho de son avalanche.

L’estomac noué, nous évaluons vite le danger car l’eau impétueuse m’arrive au nombril dès la berge. Et un grésil glacial complique la besogne. Les jambes piquées par le froid et foulées par les remous, les muscles tétanisés, la tête emplie du rugissement grave de l’onde furieuse, les yeux fixés sur la rive à rejoindre, je m’essouffle.

Dérapage

Je lutte contre les assauts de l’eau et l’engourdissement quand Laurent est bousculé par une vague et glisse. Le bas de son sac à dos est submergé et il plonge. J’ai l’échine parcourue d’un frisson pendant qu’une main invisible cherche à me l’arracher. Mais un lien de feu m’unit à lui : ses doigts s’enracinent dans mon épaule et je le tire vers moi en criant.

Quand ma plainte se tait, Laurent et moi faisons à nouveau face au courant. Les derniers mètres sont épouvantables. Mes jambes répondant à peine, il me faut escalader la berge à la force des bras. Sitôt sur la rive, je me vêtis et me blottis au pied d’un saule. Avant que Laurent ne disparaisse sous la capuche de son anorak, je croise son regard où brille une lueur folle.

L'intimité du campement nomade

L’univers nomade est binaire. Ses révolutions ont deux pivots, la steppe immense et la yourte minuscule. C’est un havre sûr qu’une atmosphère feutrée et une douce pénombre rendent reposant.

Le ventre de la mère

Pour le voyageur, la yourte est le ventre de la mère ou de la femme dans lequel il se réfugie. La steppe est binaire car seuls y ont de la valeur le ciel au bleu cobalt et la terre ocre, le jour et la nuit, les vivants et les morts, l’intérieur et l’extérieur, l’homme et la femme.

À l’homme le troupeau, l’extérieur, la steppe venteuse et les relations qu’impliquent ses visites aux voisins ; à la femme l’intérieur chaud de la yourte, l’accueil des visiteurs.

Femme et yourte présentent tant de correspondances qu’on ne sait laquelle influence l’autre. La mère a du moins imprégné le foyer de son raffinement et de sa douceur, le rendant propre, rangé, accueillant quelle que soit l’heure. Toutes deux protègent la famille des aléas de l’existence.

La famille et la yourte

La rondeur de la yourte s’associe à la finesse féminine pour favoriser l’échange, la compréhension, la résolution des conflits. La tente vit au rythme de la famille ; sa taille renseigne sur celle de la famille.

Plus il y a d’enfants, plus les parents agrandissent le foyer en ajoutant des éléments : il faut ainsi en moyenne cinq à six parois et quatre-vingts perches de toit pour loger confortablement un couple et trois à cinq enfants.

Le troupeau

L’amas de laine piquetée d’herbe sèche du troupeau ressemble à l’écume sur le rivage. Avec un peu d’imagination, l’éternuement d’un chevreau transi ou le piétinement d’un bouc impatient se confond avec le clapotis des vagues. Les bêtes de ce campement n’ont pas bougé depuis la veille malgré l’absence de corral. Elles restent là où l’homme les a rassemblées. Les agneaux se serrent contre la masse tiède des aînés, le chien veille, roulé contre la paroi de la yourte.

La yourte, symbole de la culture mongole

Cet habitat, utilisé par près de la moitié de la population campagnarde ou urbaine, est devenu le symbole de la culture mongole. Tout y rappelle la nature : le décor animalier des tentures et des tapis, le bois de la charpente, le feutre du toit et des parois, la doublure en peaux d’agneau des deel d’hiver, le cuir des brides et lassos suspendus, les cordes en crin, l’argal combustible.

Ce crottin, cette bouse donnée par le bétail, symbolise à mes yeux la conscience qu’a l’éleveur d’économiser son environnement : l’argal, sans qui la vie est impossible, produit la flamme qui réchauffe son corps, fait cuire la soupe et bouillir le thé.

Premiers gestes du matin

Des frôlements et tintements discrets proviennent de la yourte. La mère de famille se lève. Sa prime attention va au poêle.

Le premier thé

Avec de l’ argal et du bois, elle y démarre le feu pour chasser l’humidité de la tente, y dépose le wok en fer-blanc. Aux premières flammes, elle jette sa deel comme une grande cape sur ses épaules puis s’en va au ruisseau puiser l’eau pour le thé. Le faisant infuser, elle nettoie les couverts utilisés la veille, récure un seau en bois cerclé de fer, plie un vêtement, rince un torchon, brique la théière avec une application maniaque, ajuste la couverture sur ses enfants endormis et sort à nouveau, afin d’effectuer les matinales libations aux esprits de la steppe mais aussi de retourner les lamelles de fromage qui sèchent par plateaux entiers sur le toit de la yourte, de surveiller le troupeau ou de rentrer le linge étendu sur les parois de la tente.

La toilette

De retour, elle brûle sur l’autel un peu de poudre de genévrier, l’herbe des chamans, puis s’accorde une minute pour boutonner sa deel effilochée, nouer l’écharpe en coton délavé qui lui sert de ceinture, se peigner en mouillant ses cheveux.

La traite

Plus tard, la voilà qui sort derechef ; cette fois elle s’attelle à la traite, tâche de longue haleine qui en entraîne d’autres : faire bouillir, écumer, écrémer, baratter, laisser épaissir et reposer pour séparer le petit-lait, fabriquer le fromage…

L'acrobate de la steppe

La femme bouge avec grâce dans l’atmosphère parfumée de la tente. Ses gestes élastiques et minutieux, rapides mais jamais précipités, s’accompagnent d’un froissement de soie qui se confond avec le frou-frou des flammes dans le poêle.
Les instruments de cuisine semblent lui obéir quand elle en a besoin. Thé, beignets, laitages prennent vie dans ses mains tandis que plats et coupelles s’alignent sans bruit sur la table, dans un ordre impeccable. Il émane d’elle une magie qui la mue en jongleuse. Ses gestes, mille fois répétés, sont ceux d’une acrobate. Maîtrise parfaite de l’environnement, vraie liberté de pensée dans l’action : l’harmonieuse conjugaison de la sérénité de la steppe avec l’attitude d’une mère de famille.

Régulièrement, elle promène un regard amoureux sur le visage endormi de ses enfants mais se remet vite à la tâche, comme si elle risquait de les réveiller. La femme donne vie au campement. Qu’adviendrait-il sans cet être inouï et gracieux, rieur et spontané, dans les mains de qui naît la journée ?

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Marc Alaux a passé plus d'un an en Mongolie. Il livre dans ce magnifique récit de voyage son expérience unique dans le pays de Genghis Khan...

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